L'arrêt Bertrand expliqué simplement

L'arrêt Bertrand est rendu le 19 février 1997 par la deuxième chambre civile de la Cour de cassation. Il transforme la responsabilité des parents du fait de leur enfant mineur, prévue par l'article 1242 alinéa 4 du Code civil, en responsabilité de plein droit. Seules la force majeure et la faute de la victime permettent désormais aux parents de s'exonérer. La preuve d'une bonne éducation ne suffit plus.

Que dit l'arrêt Bertrand ?

Avant cet arrêt, un parent poursuivi pouvait échapper à toute condamnation en prouvant qu'il n'avait commis aucune faute d'éducation ni de surveillance envers son enfant. La Cour de cassation ferme cette possibilité le 19 février 1997 et pose un test différent. Elle regarde désormais uniquement si un cas de force majeure ou une faute de la victime explique le dommage. C'est un changement de logique complet, qui s'applique directement à chaque dossier de responsabilité parentale plaidé depuis.

À retenir

Bertrand s'inscrit dans une ligne de trois décisions qui rendent la responsabilité des parents de plus en plus automatique. L'arrêt Fullenwarth (Ass. plén., 9 mai 1984) libère d'abord l'enfant lui-même de toute exigence de faute. Bertrand ferme ensuite, en 1997, la dernière option qui restait aux parents. L'arrêt Levert (Cass. civ. 2e, 10 mai 2001) confirme la solution quatre ans plus tard.

24 mai 1989
Les faits

Un enfant de douze ans, à bicyclette, percute un usager de la route à motocyclette et le blesse.

4 octobre 1994
La cour d'appel

La cour d'appel de Bordeaux retient la responsabilité du père et écarte l'argument de l'absence de faute.

19 février 1997
La décision

La Cour de cassation rejette le pourvoi et consacre une responsabilité de plein droit des parents.

2001 à 2025
La portée

Levert, l'assemblée plénière, puis la loi du 23 juin 2025 confirment et codifient la solution.

Les faits, un accident de bicyclette

Le 24 mai 1989, un enfant de douze ans circule à bicyclette et percute un usager de la route qui roule à motocyclette. Le choc le blesse. La victime cherche un responsable capable de la dédommager. L'enfant n'a évidemment pas les moyens de réparer un tel préjudice, alors la victime se tourne vers le père, en sa qualité de civilement responsable de son fils mineur.

Le fondement invoqué est l'ancien article 1384 alinéa 4 du Code civil, devenu l'article 1242 alinéa 4. Ce texte pose que les parents répondent des dommages causés par leur enfant mineur habitant avec eux. Le père se défend en expliquant qu'il n'a commis aucune faute d'éducation ni de surveillance envers son fils, et qu'à ce titre il devrait pouvoir s'exonérer.

La procédure

La cour d'appel de Bordeaux, le 4 octobre 1994, retient la responsabilité du père. Selon elle, seules la force majeure et la faute de la victime peuvent exonérer un parent, et non la preuve d'une éducation ou d'une surveillance irréprochables.

Le père forme alors un pourvoi en cassation. Il soutient que l'article 1384 alinéa 4 ne pose qu'une présomption de faute, c'est-à-dire une présomption qu'on peut renverser en prouvant le contraire. Pour lui, la cour d'appel aurait dû rechercher s'il avait réellement commis une faute de surveillance avant de le condamner.

Les parents peuvent-ils s'exonérer en prouvant l'absence de faute ?

Depuis le 19 février 1997, la réponse est négative. La Cour de cassation attend seulement la preuve d'un cas de force majeure ou d'une faute de la victime. Elle n'exige plus jamais la preuve d'une bonne éducation ou d'une surveillance irréprochable.

Avant cet arrêt, le texte de l'article 1384 alinéa 4 laissait la question ouverte. Une présomption s'applique aux parents dès qu'un dommage est causé par leur enfant mineur, mais le texte ne précise pas lui-même si cette présomption se renverse par la preuve d'une bonne éducation, ou si elle ne se renverse que par la force majeure et la faute de la victime. Deux lectures s'affrontaient donc. La première aurait fait de cette responsabilité une présomption de faute, comme il en existe pour beaucoup d'autres régimes. La seconde en aurait fait une responsabilité de plein droit, détachée de toute preuve contraire sur le terrain de l'éducation.

La solution, une responsabilité de plein droit

La Cour de cassation rejette le pourvoi et reprend, mot pour mot, le raisonnement de la cour d'appel de Bordeaux. Voici l'attendu à connaître pour une copie.

L'attendu de l'arrêt Bertrand

« […] seule la force majeure ou la faute de la victime pouvait exonérer M. X... de la responsabilité de plein droit encourue du fait des dommages causés par son fils mineur habitant avec lui, [de sorte que] la cour d'appel n'avait pas à rechercher l'existence d'un défaut de surveillance du père. »
Cass. civ. 2e, 19 février 1997, Bertrand, n° 94-21.111

La Cour de cassation qualifie ici explicitement la responsabilité des parents de « responsabilité de plein droit ». Cette expression tranche le débat que le texte laissait ouvert. Le juge vérifie désormais seulement si un événement de force majeure ou une faute de la victime a provoqué le dommage, sans avoir à rechercher si les parents ont bien surveillé ou bien éduqué leur enfant. En l'absence d'un tel événement, les parents répondent automatiquement.

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Pourquoi la Cour ferme-t-elle la preuve de la bonne éducation ?

Elle ferme cette possibilité parce qu'elle veut garantir à la victime un débiteur solvable, quelle que soit la qualité réelle de l'éducation donnée par les parents. Avant 1997, une partie de la jurisprudence acceptait qu'un parent prouve son absence de faute pour échapper à toute condamnation.

Cette preuve restait pourtant très difficile à apprécier pour un juge, car la qualité d'une éducation ou d'une surveillance ne se mesure jamais avec certitude. Le débat tournait donc souvent en faveur des parents, au détriment de la victime, qui se retrouvait sans réparation face à un enfant mineur insolvable.

Cette solution s'inscrit dans un mouvement plus large, celui de l'objectivation de la responsabilité civile, engagé dès 1930 par l'arrêt Jand'heur sur le fait des choses, puis étendu en 1991 par l'arrêt Blieck au fait d'autrui en général. Bertrand applique cette même logique à la responsabilité des parents. Le critère décisif devient le lien qui unit le responsable à l'auteur du dommage, ici le lien de filiation et de cohabitation, et la faute personnelle de celui qui répond du dommage perd son rôle central dans ce raisonnement.

La portée, une ligne jurisprudentielle jusqu'en 2025

Bertrand prend place dans une ligne de décisions qui construisent, arrêt après arrêt, la responsabilité de plein droit des parents.

L'arrêt Fullenwarth (Ass. plén., 9 mai 1984) ouvre le mouvement treize ans plus tôt, du côté de l'enfant cette fois. Il juge qu'un simple fait de l'enfant, même sans discernement et sans faute prouvée, suffit à engager la responsabilité des parents. Bertrand referme le mouvement du côté des parents, en 1997, en leur retirant la possibilité de prouver leur propre absence de faute.

Le même jour, la Cour de cassation rend un second arrêt, l'arrêt Samda, qui porte sur une question différente, celle de la cohabitation. Il ne faut pas confondre les deux décisions. Samda précise que la cohabitation entre l'enfant et ses parents s'entend d'une résidence habituelle fixée en droit, et non d'une présence physique constante. Bertrand porte, lui, sur les causes d'exonération. Beaucoup d'étudiants les confondent en copie, alors qu'elles répondent à deux questions distinctes.

L'arrêt Levert (Cass. civ. 2e, 10 mai 2001) confirme ensuite que la responsabilité des parents ne dépend pas d'une faute de l'enfant. L'assemblée plénière, le 13 décembre 2002, scelle définitivement la solution, en retenant qu'un simple fait causal de l'enfant, même non fautif, suffit à engager ses parents.

La ligne se prolonge bien après. Le 8 février 2005, la chambre criminelle précise que la prise en charge matérielle de l'enfant par un tiers, même durable, ne suffit pas à transférer la garde tant qu'aucune décision judiciaire ou administrative n'a organisé ce transfert. Puis, le 28 juin 2024, l'assemblée plénière opère un revirement sur la notion de cohabitation elle-même. Elle la rattache désormais à l'exercice conjoint de l'autorité parentale, et non plus à la seule résidence de l'enfant, de sorte que les deux parents séparés redeviennent solidairement responsables sauf décision confiant l'enfant à un tiers. Cet arrêt cite explicitement Bertrand comme le fondement de l'objectivation de la responsabilité parentale.

La loi du 23 juin 2025 vient enfin inscrire cette construction jurisprudentielle dans le Code civil. Elle réécrit l'article 1242 alinéa 4 et consacre expressément une responsabilité de plein droit et solidaire des parents. Elle supprime aussi la condition de cohabitation, sauf lorsque l'enfant a été confié à un tiers par une décision administrative ou judiciaire. Près de trente ans après Bertrand, le législateur reprend donc la solution posée par la Cour de cassation en 1997.

La critique, entre sécurité de la victime et sévérité pour les parents

La doctrine n'accueille pas la solution de 1997 de façon unanime.

Patrice Jourdain, dans sa note sous l'arrêt, salue le changement de cap mais relève une ambiguïté. La Cour de cassation consacre une responsabilité objective sans jamais dire sur quel fondement elle repose exactement, à savoir le risque créé par l'enfant ou la garantie due à la victime. Geneviève Viney, de son côté, approuve plus franchement le déplacement vers une responsabilité détachée de la faute, au service d'une réparation plus sûre pour la victime.

Les arguments en faveur du régime tiennent en trois points. D'abord, la sécurité juridique, car la victime n'a plus à prouver une faute d'éducation impossible à établir avec certitude. Ensuite, la solvabilité, puisque l'enfant mineur reste le plus souvent insolvable alors que ses parents et leur assurance responsabilité civile peuvent réellement indemniser le dommage. Enfin, la cohérence du système, car cette solution poursuit le mouvement d'objectivation entamé par Jand'heur puis Blieck, et traite la responsabilité du fait d'autrui selon la même logique que la responsabilité du fait des choses.

Les critiques portent en retour sur la situation des parents eux-mêmes. Le régime traite l'enfant comme une source de risque assurable, presque au même titre qu'une chose, ce qui heurte une partie de la doctrine attachée à la dimension éducative de l'autorité parentale. Il condamne aussi des parents à qui on ne peut rien reprocher, puisque même une éducation exemplaire ne les exonère plus. Cette sévérité a longtemps touché plus durement le parent qui n'avait pas la garde de l'enfant après une séparation, avant que l'arrêt du 28 juin 2024 ne rétablisse la responsabilité solidaire des deux parents.

Comment utiliser l'arrêt Bertrand dans une copie

Dans une dissertation. Bertrand devient ta référence dès que le sujet touche à la responsabilité du fait d'autrui, à l'objectivation de la responsabilité civile, ou à la condition des parents face au dommage causé par leur enfant. Tu le cites pour montrer le passage d'une présomption de faute à une responsabilité de plein droit, puis tu prolonges avec Levert, l'assemblée plénière de 2002, et le revirement de 2024 sur la cohabitation. Pour la méthode complète, regarde ma page sur la dissertation juridique.

Dans un commentaire d'arrêt. Si tu commentes Bertrand lui-même, distingue bien les deux temps du raisonnement, à savoir l'abandon de la présomption de faute simple, puis la consécration explicite d'une responsabilité de plein droit. Pour la méthode complète, regarde ma page sur le commentaire d'arrêt et celle sur la fiche d'arrêt.

Dans un cas pratique. Dès qu'un énoncé fait intervenir un dommage causé par un mineur, tu vérifies d'abord les conditions de l'article 1242 alinéa 4, à savoir un enfant mineur, une cohabitation avec ses parents, et un fait de l'enfant à l'origine du dommage. Tu appliques ensuite Bertrand pour écarter tout de suite l'argument d'une bonne éducation, et tu ne retiens que la force majeure ou la faute de la victime comme cause d'exonération. Si tu veux voir comment ce raisonnement s'articule avec le reste du programme, notamment la garde de la chose posée par l'arrêt Franck et la présomption de responsabilité posée par l'arrêt Jand'heur, tout est repris pas à pas dans ma fiche de droit des obligations L2.

Les erreurs à éviter avec l'arrêt Bertrand

  • Se tromper sur la date. L'arrêt Bertrand est rendu le 19 février 1997, et non le 17 février. Le 17 février 2011 est la date d'un autre arrêt, sur l'appréciation de la force majeure.
  • Confondre Bertrand et Samda. Les deux arrêts sont rendus le même jour par la même chambre, mais Bertrand porte sur les causes d'exonération des parents, Samda sur la notion de cohabitation.
  • Croire que la responsabilité reste une présomption de faute renforcée. Depuis 1997, elle est une responsabilité de plein droit, détachée de toute faute des parents. La preuve d'une éducation irréprochable ne sert plus à rien sur ce terrain.
  • Oublier que le fait de l'enfant n'a pas besoin d'être fautif. Depuis Fullenwarth, Levert et l'assemblée plénière de 2002, un simple fait causal de l'enfant suffit, même licite.
  • Cumuler les régimes de responsabilité du fait d'autrui. La victime doit choisir un seul fondement, celui des parents ou celui d'un autre responsable comme un instituteur ou un employeur, sans les cumuler.

Questions fréquentes

Que dit l'arrêt Bertrand en une phrase ?
La responsabilité des parents pour les dommages causés par leur enfant mineur devient une responsabilité de plein droit. Seules la force majeure et la faute de la victime permettent encore de s'en exonérer. La preuve d'une bonne éducation ne suffit plus.
Pourquoi l'arrêt Bertrand est-il si important ?
Il s'inscrit dans la ligne Fullenwarth (1984) et Levert (2001), qui rendent la responsabilité des parents presque automatique dès qu'un fait de l'enfant cause un dommage. Bertrand retire aux parents la dernière option qui leur restait pour s'exonérer, à savoir la preuve de leur propre absence de faute.
Quelle est la date et la juridiction de l'arrêt Bertrand ?
L'arrêt a été rendu le 19 février 1997 par la deuxième chambre civile de la Cour de cassation, sous le numéro de pourvoi 94-21.111.
L'arrêt Bertrand est-il toujours d'actualité ?
Oui. L'assemblée plénière du 28 juin 2024 cite Bertrand comme le fondement de l'objectivation de la responsabilité parentale, et la loi du 23 juin 2025 inscrit désormais la responsabilité de plein droit directement dans l'article 1242 alinéa 4 du Code civil.
Comment citer l'arrêt Bertrand en copie ?
On cite Cass. civ. 2e, 19 février 1997, Bertrand, en précisant qu'il consacre une responsabilité de plein droit des parents du fait de leur enfant mineur, sur le fondement de l'ancien article 1384 alinéa 4 du Code civil, devenu l'article 1242 alinéa 4.
Julien, professeur de droit

Julien

Professeur de droit · Master II Panthéon-Assas

Major puis vice-major de promo, #1 prof de droit sur Superprof avec 162 avis 5/5. J'aide les étudiants en droit à passer de la moyenne à la mention avec une méthode claire. Sur TrajectoireDroit, je mets à disposition mes fiches complètes, mes majeures préparées et mes cours particuliers.

Comprends tout le droit des obligations, au-delà du seul arrêt Bertrand.

Ma fiche de droit des obligations L2 reprend chaque grand arrêt et chaque notion, expliqués simplement et prêts à servir en commentaire comme en cas pratique.

Voir la fiche de droit des obligations L2

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