L'arrêt Jacques Vabre expliqué simplement

C'est l'arrêt qui fait entrer le contrôle de conventionnalité en France, quatorze ans avant que le Conseil d'État s'y résigne à son tour. Voici ce que dit la Cour de cassation en 1975, pourquoi une histoire de café soluble a changé le rapport entre la loi et le traité, et comment t'en servir sans le confondre avec l'arrêt Nicolo.

L'essentiel en une phrase

L'arrêt Jacques Vabre, rendu le 24 mai 1975 par la chambre mixte de la Cour de cassation, pose que le juge judiciaire accepte de contrôler la conformité d'une loi à un traité, même postérieure au traité. Il applique l'article 95 du traité de Rome à la place d'une loi douanière de 1966, sur le fondement de l'article 55 de la Constitution. C'est le premier pas vers le contrôle de conventionnalité en France, quatorze ans avant l'arrêt Nicolo.

Le nom de ce mécanisme, c'est le contrôle de conventionnalité, c'est-à-dire la vérification qu'une loi respecte bien un traité international. Tu le croises à chaque fois que ton cours aborde la hiérarchie des normes ou les sources du droit. Avant Jacques Vabre, aucun juge français n'osait comparer une loi récente à un traité plus ancien. La Cour de cassation franchit le pas la première, à partir d'une simple histoire d'importation de café.

À retenir

L'arrêt Jacques Vabre fait deux choses à la fois. Il accepte, pour la première fois en France, qu'un juge écarte une loi contraire à un traité, même votée après le traité. Il reconnaît aussi que le droit communautaire forme un ordre juridique à part, intégré au droit français, qui s'impose directement au juge. Retiens le duo à former avec l'arrêt Nicolo, Jacques Vabre pour le juge judiciaire en 1975, Nicolo pour le juge administratif en 1989.

1967 à 1971
Les faits

La société des cafés Jacques Vabre importe du café soluble depuis les Pays-Bas et paye une taxe douanière plus lourde que celle qui frappe le café produit en France.

Cour d'appel de Paris, 7 juillet 1973
La procédure

La cour d'appel donne raison à la société et écarte la loi douanière contraire au traité de Rome. L'administration des douanes forme un pourvoi en cassation.

24 mai 1975
La décision

La chambre mixte de la Cour de cassation rejette le pourvoi et confirme que le traité l'emporte sur la loi, même plus récente.

Depuis 1975
La portée

Le contrôle de conventionnalité s'installe devant le juge judiciaire. Il faudra attendre 1989 et l'arrêt Nicolo pour que le Conseil d'État suive à son tour.

Les faits, une taxe sur le café qui tourne au procès

Entre janvier 1967 et juillet 1971, la société des cafés Jacques Vabre importe du café soluble depuis les Pays-Bas, un autre État membre de la Communauté économique européenne. À chaque importation, la société J. Weigel, qui s'occupe du dédouanement pour le compte de Jacques Vabre, paye une taxe intérieure de consommation prévue par l'article 265 du code des douanes. Cette taxe résulte d'une loi du 14 décembre 1966, donc postérieure au traité de Rome signé en 1957.

Le problème, c'est que cette taxe frappe le café soluble importé plus lourdement que le café soluble fabriqué en France. Or l'article 95 du traité de Rome interdit justement ce genre de discrimination. Il empêche un État membre de taxer les produits des autres États membres plus lourdement que ses produits nationaux similaires. Jacques Vabre et Weigel demandent donc le remboursement des sommes versées en trop, en s'appuyant directement sur cet article du traité.

La procédure, du tribunal d'instance à la Cour de cassation

L'affaire commence devant le tribunal d'instance du 1er arrondissement de Paris, qui donne raison aux deux sociétés dès le 8 janvier 1971, puis monte en cour d'appel. Le 7 juillet 1973, la cour d'appel de Paris confirme cette solution. Elle applique l'article 95 du traité de Rome à la place de l'article 265 du code des douanes, alors même que ce texte douanier est plus récent que le traité. Pour l'administration des douanes, c'est inadmissible. Un juge n'a pas le pouvoir d'écarter une loi votée par le Parlement au profit d'un traité plus ancien. Elle forme un pourvoi en cassation.

La chambre mixte, formation solennelle qui réunit plusieurs chambres de la Cour de cassation, est saisie parce que la question dépasse le simple litige douanier. Elle engage la place du traité dans l'ordre juridique français tout entier. L'arrêt est rendu le 24 mai 1975, quelques mois seulement après une autre décision majeure sur le même sujet, la décision IVG du Conseil constitutionnel du 15 janvier 1975.

Le vrai problème, la loi peut-elle faire écran au traité ?

Derrière cette histoire de café se cache une question bien plus large. Un traité international peut-il l'emporter sur une loi française plus récente ? Jusque-là, la réponse était non. On appliquait la théorie de la loi écran, l'idée que la loi votée par le Parlement s'interpose entre le juge et le traité. Le juge applique la loi telle qu'elle est écrite, sans vérifier si elle respecte un texte international. Contrôler la loi reviendrait à se placer au-dessus du Parlement, ce que les juges se refusaient à faire.

Le Conseil constitutionnel venait justement de refuser d'exercer ce contrôle, dans sa décision IVG du 15 janvier 1975. Il avait jugé que sa mission se limite à comparer une loi à la Constitution, jamais à un traité. La question restait donc entière. Aucune juridiction française n'acceptait encore de faire ce travail. C'est ce vide que la Cour de cassation vient combler avec Jacques Vabre, quatre mois plus tard.

La solution de la Cour de cassation

La Cour de cassation rejette le pourvoi de l'administration des douanes. Elle confirme le raisonnement de la cour d'appel avec une formule devenue célèbre. Le traité de Rome, en vertu de l'article 55 de la Constitution, a une autorité supérieure à celle des lois. Il institue un ordre juridique propre, intégré à celui des États membres. La cour d'appel a donc eu raison d'appliquer l'article 95 du traité à la place de l'article 265 du code des douanes, même si l'article 265 est postérieur.

Peu importe donc que la loi douanière de 1966 soit votée après le traité de Rome de 1957, car le traité garde sa supériorité. C'est ce point précis qui fait toute la valeur de l'arrêt. La Cour de cassation accepte de comparer une loi postérieure à un traité et de l'écarter si elle le contredit. Jacques Vabre et Weigel obtiennent gain de cause. Elles peuvent réclamer le remboursement de la différence de taxation payée en trop.

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Le fondement, l'article 55 de la Constitution

Comme pour Nicolo quatorze ans plus tard, tout repose sur un seul article, que tu dois connaître mot pour mot.

Le texte qui fonde l'arrêt Jacques Vabre

« Les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l'autre partie. »
Article 55 de la Constitution du 4 octobre 1958

La Cour de cassation en tire une conséquence simple. Puisque le texte donne au traité une autorité supérieure aux lois sans distinguer les lois antérieures des lois postérieures, le traité l'emporte dans tous les cas, même face à une loi plus récente. Le juge n'invente rien. Il applique la Constitution telle qu'elle est écrite depuis 1958. Avec Jacques Vabre, la Cour de cassation ose enfin tirer les conséquences de ce texte, alors que la théorie de la loi écran retenait les juges depuis des années.

L'arrêt ajoute une idée propre au droit européen, que Nicolo ne reprendra pas dans les mêmes mots. Le traité de Rome « institue un ordre juridique propre, intégré à celui des États membres ». Cette formule reprend le raisonnement de la Cour de justice des Communautés européennes dans son arrêt Costa contre ENEL du 15 juillet 1964, qui avait posé la primauté absolue du droit communautaire sur le droit national. La Cour de cassation reconnaît donc la supériorité voulue par l'article 55 de notre Constitution. Elle reconnaît aussi la spécificité propre au droit communautaire.

Pourquoi Jacques Vabre est un si grand arrêt

Une simple taxe sur le café soluble a donc transformé le rapport entre le juge judiciaire et la loi. Voici les trois apports à connaître pour les replacer dans leur contexte.

Premier apport, la fin de la théorie de la loi écran devant le juge judiciaire. À partir de 1975, un juge judiciaire confronté à une loi contraire à un traité ne se contente plus de l'appliquer sans vérification. Il compare les deux textes, et il écarte la loi si elle contredit le traité, quelle que soit la date de chacun.

Deuxième apport, une primauté qui dépasse un simple ordre de priorité entre deux textes français. En reconnaissant que le traité « institue un ordre juridique propre », la Cour de cassation admet la spécificité du droit communautaire, qui ne se comporte pas comme un traité international classique. Cette idée prépare toute la suite de la construction européenne en droit français, jusqu'à la primauté du droit de l'Union telle qu'on la connaît aujourd'hui.

Troisième apport, une avance de quatorze ans sur le juge administratif. Le Conseil d'État, lui, s'accroche encore à sa propre théorie de la loi écran, la jurisprudence des semoules de 1968. Il faudra attendre l'arrêt Nicolo du 20 octobre 1989 pour qu'il rallie enfin la position de la Cour de cassation. Entre 1975 et 1989, la France vit donc avec deux ordres de juridiction qui ne raisonnent pas de la même façon face à un même traité, ce qui rend Jacques Vabre d'autant plus important à situer dans le temps.

Jacques Vabre face à Nicolo, le tableau à connaître

Le sujet le plus classique confond les deux arrêts. Voici le tableau qui évite l'erreur.

Jacques Vabre (1975) Nicolo (1989)
Juridiction Cour de cassation, chambre mixte Conseil d'État, Assemblée du contentieux
Date 24 mai 1975 20 octobre 1989
Objet du litige Une taxe douanière sur le café soluble Une élection au Parlement européen
Théorie abandonnée La loi écran côté juge judiciaire La jurisprudence des semoules (1968)
Juge concerné Le juge judiciaire Le juge administratif
Ce qui reste identique Le fondement, l'article 55 de la Constitution, et la règle posée, un traité l'emporte sur une loi même postérieure.

Comment utiliser l'arrêt Jacques Vabre dans une copie

Dans une dissertation. Jacques Vabre est ton point de départ dès que le sujet touche au contrôle de conventionnalité, à la place des traités dans la hiérarchie des normes, ou au rôle respectif du juge judiciaire et du juge administratif. Présente-le comme le premier pas vers ce contrôle, avant de le prolonger avec Nicolo quatorze ans plus tard. Tu peux construire un plan entier autour de ce décalage entre les deux ordres de juridiction.

Dans un commentaire d'arrêt. Si tu commentes Jacques Vabre lui-même, insiste sur la formule « ordre juridique propre », qui reprend le raisonnement de la Cour de justice des Communautés européennes dans Costa contre ENEL. C'est le détail qui montre que tu comprends la dimension européenne de l'arrêt, pas seulement sa dimension constitutionnelle. Pour la méthode complète, regarde ma page sur la fiche d'arrêt et celle sur le commentaire d'arrêt.

L'idée reste toujours la même. Utilise l'arrêt comme un outil pour répondre à la question posée, sans le réciter. Si tu veux une formulation déjà prête à servir pour ce genre de raisonnement, mes majeures préparées te donnent la règle de droit rédigée condition par condition, et ma fiche de droit constitutionnel L1 reprend chaque grand arrêt du programme.

Les erreurs à éviter avec l'arrêt Jacques Vabre

  • Confondre Jacques Vabre et Nicolo. Jacques Vabre, en 1975, c'est la Cour de cassation, donc le juge judiciaire. Nicolo, en 1989, c'est le Conseil d'État, donc le juge administratif. C'est l'erreur la plus fréquente sur ce sujet.
  • Croire que la loi disparaît. Le juge écarte la loi dans le seul litige qu'il tranche. Il ne l'abroge pas. La loi douanière de 1966 reste en vigueur pour tous les autres cas. Seule son application à Jacques Vabre est neutralisée.
  • Oublier la décision IVG du Conseil constitutionnel. Jacques Vabre n'existe que parce que le Conseil constitutionnel a refusé, quelques mois plus tôt, d'exercer lui-même ce contrôle. Cite toujours cet enchaînement. Il montre que tu maîtrises la chronologie.
  • Réduire l'arrêt à une histoire de café. Les faits sont anecdotiques. L'enjeu est la place du traité dans la hiérarchie des normes. Une copie qui s'attarde sur le café soluble sans dégager cet enjeu passe à côté du sujet.

Questions fréquentes

Que dit l'arrêt Jacques Vabre en une phrase ?
Il pose que le juge judiciaire accepte de contrôler la conformité d'une loi à un traité international, même quand la loi est postérieure au traité, et fait ainsi prévaloir l'article 95 du traité de Rome sur une loi douanière de 1966.
Quelle est la date et la juridiction de l'arrêt Jacques Vabre ?
Il a été rendu le 24 mai 1975 par la chambre mixte de la Cour de cassation, sous le numéro de pourvoi 73-13.556.
Quelle différence entre Jacques Vabre et Nicolo ?
Jacques Vabre est l'arrêt de la Cour de cassation, rendu en 1975, qui accepte le premier le contrôle de conventionnalité. Nicolo est l'équivalent pour le Conseil d'État, rendu en 1989. Le bon couple à retenir, Jacques Vabre pour le juge judiciaire, Nicolo pour le juge administratif.
Sur quel article la Cour de cassation fonde-t-elle sa décision ?
Elle se fonde sur l'article 55 de la Constitution, qui donne aux traités régulièrement ratifiés une autorité supérieure à celle des lois, sans distinguer les lois antérieures des lois postérieures au traité.

À lire aussi. Pour voir comment le Conseil d'État a fini par rejoindre cette position quatorze ans plus tard, lis mon article sur l'arrêt Nicolo expliqué simplement, qui abandonne à son tour la théorie de la loi écran.

Julien, professeur de droit

Julien

Professeur de droit · Master II Panthéon-Assas

Major puis vice-major de promo, #1 prof de droit sur Superprof avec 162 avis 5/5. J'aide les étudiants en droit à passer de la moyenne à la mention avec une méthode claire. Sur TrajectoireDroit, je mets à disposition mes fiches complètes, mes majeures préparées et mes cours particuliers.

Comprends tout le droit constitutionnel, pas seulement Jacques Vabre.

Ma fiche de droit constitutionnel L1 reprend chaque grand arrêt et chaque notion, expliqués simplement et prêts à servir en commentaire comme en dissertation.

Voir la fiche de droit constitutionnel L1

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