L'arrêt Cesareo expliqué simplement

L'Assemblée plénière de la Cour de cassation juge, le 7 juillet 2006, qu'un plaideur ne peut pas garder un moyen de droit en réserve pour un second procès. Cet arrêt pose le principe de concentration des moyens, une des règles les plus citées de toute la procédure civile, et un classique du commentaire d'arrêt en L3.

L'essentiel en une phrase

L'arrêt Cesareo a été rendu par l'Assemblée plénière de la Cour de cassation, sa formation la plus solennelle, le 7 juillet 2006 (n° 04-10.672, publié au Bulletin). Il pose le principe de concentration des moyens. Le demandeur doit présenter, dès la première instance, tous les moyens de droit qu'il estime de nature à fonder sa demande. S'il en garde un de côté et tente un second procès sur ce fondement, entre les mêmes parties et pour le même objet, l'autorité de la chose jugée le lui interdit.

Cette règle change la manière de plaider en France. Avant 2006, un plaideur débouté pouvait parfois revenir devant le juge avec un nouvel argument juridique pour le même litige, tant que l'ancien fondement n'était pas exactement identique au nouveau. Depuis Cesareo, cette stratégie ferme. Le plaideur doit présenter tous ses moyens dans un seul procès, sous peine de ne plus rien pouvoir invoquer ensuite.

À retenir

Cesareo dépasse les faits particuliers du litige jugé en 2006. L'arrêt pose une règle de méthode qui s'applique à tous les procès civils, et repose sur l'article 1355 du Code civil (l'ancien article 1351, en vigueur au moment de l'arrêt), qui exige une triple identité de parties, d'objet et de cause pour que l'autorité de la chose jugée s'oppose à une nouvelle demande. Cesareo a précisé ce qu'on doit entendre par identité de cause, en y intégrant tous les moyens juridiques disponibles dès le premier procès.

Les faits, deux frères et un salaire différé

Gilbert Y. avait travaillé, pendant des années, sans être rémunéré, dans l'exploitation agricole de son père. À la succession, il réclame à son frère René Y., cohéritier, le paiement d'une créance de salaire différé, une somme versée à un enfant qui a participé gratuitement à l'exploitation familiale, prévue par le Code rural. Gilbert Y. assigne donc son frère devant le tribunal, en se fondant sur ce texte spécial.

Le juge rejette cette première demande, au motif que l'activité de Gilbert Y. n'avait pas été exercée dans le cadre d'une véritable exploitation agricole au sens du Code rural, ce qui prive sa demande de son fondement légal. Gilbert Y. ne s'arrête pas là. Il engage un second procès contre son frère, en réclamant cette fois la même somme, pour le même travail, mais sur un fondement juridique différent, l'enrichissement sans cause, qui permet d'obtenir réparation quand une personne s'est enrichie sans droit au détriment d'une autre.

La procédure

Premier procès
Le fondement du Code rural

Gilbert Y. réclame sa créance de salaire différé. Le juge rejette la demande, l'activité n'ayant pas été exercée dans le cadre d'une exploitation agricole.

Second procès
L'enrichissement sans cause

Gilbert Y. réclame la même somme, pour le même travail, mais sur un fondement juridique nouveau.

29 avril 2003
La cour d'appel d'Agen

La cour d'appel déclare la seconde demande irrecevable, en accueillant la fin de non-recevoir tirée de l'autorité de la chose jugée. Gilbert Y. forme un pourvoi en cassation.

7 juillet 2006
L'Assemblée plénière

La Cour de cassation rejette le pourvoi et pose le principe de concentration des moyens.

Que dit l'arrêt Cesareo sur le changement de fondement juridique ?

Un demandeur ne peut plus engager un second procès sous un fondement juridique différent, dès lors que ce fondement était déjà disponible dès la première instance. Gilbert Y. soutenait pourtant, dans son pourvoi, que le Code rural et l'enrichissement sans cause étaient deux causes juridiques distinctes, donc que la triple identité exigée par l'ancien article 1351 du Code civil n'était pas remplie et que sa seconde demande devait rester recevable.

La question posée à l'Assemblée plénière était donc précise. Elle devait dire si un changement de fondement juridique entre deux demandes qui portent sur le même objet et opposent les mêmes parties suffit à écarter l'autorité de la chose jugée du premier jugement, et l'arrêt tire toute sa portée de la réponse qu'elle y apporte.

La solution de l'Assemblée plénière

La Cour de cassation rejette le pourvoi de Gilbert Y. et pose, dans un attendu resté célèbre, le principe de concentration des moyens.

L'attendu de principe de l'arrêt Cesareo

« Il incombe au demandeur de présenter dès l'instance relative à la première demande l'ensemble des moyens qu'il estime de nature à fonder celle-ci. »
Cass., Ass. plén., 7 juillet 2006, n° 04-10.672

La Cour ajoute qu'un changement de fondement juridique ne suffit pas, à lui seul, à rouvrir un procès déjà tranché, dès lors que l'objet réel de la demande reste identique. Le Code rural et l'enrichissement sans cause n'étaient, pour la Cour, que deux moyens juridiques différents au service d'une seule et même prétention, à savoir obtenir le paiement d'un travail non rémunéré. Gilbert Y. pouvait invoquer l'enrichissement sans cause dès son premier procès, à titre subsidiaire par exemple. Il ne l'a pas fait, donc il ne peut pas s'en servir ensuite.

Tu révises ta procédure civile ?

Reçois gratuitement mon guide « Réviser le droit sans s'épuiser ». La méthode que mes élèves utilisent pour retenir les grands arrêts sans les bachoter la veille.

Le sens, pourquoi cette rigueur

La logique de l'arrêt tient en une idée simple. Un même litige ne doit se juger qu'une fois. Avant Cesareo, un plaideur habile pouvait tester un premier fondement juridique, et s'il perdait, revenir devant un autre juge avec un second argument gardé en réserve. L'adversaire restait alors sous la menace d'un nouveau procès pour les mêmes faits, parfois des années plus tard.

En imposant de tout dire dès la première instance, la Cour de cassation poursuit deux buts liés l'un à l'autre. D'une part, la sécurité juridique. Une fois un jugement rendu et les voies de recours épuisées, les parties doivent pouvoir considérer le litige comme définitivement clos. D'autre part, la loyauté procédurale. Un plaideur ne doit pas pouvoir garder un argument sous le coude pour harceler son adversaire de procès en procès. C'est pourquoi la Cour retient une conception large de la notion de cause, au sens de l'article 1355 du Code civil, une conception qui englobe tous les fondements juridiques disponibles, et non le seul fondement effectivement plaidé.

La portée, un principe précisé et encadré

Plusieurs arrêts postérieurs à Cesareo sont venus préciser le principe, et une copie qui s'arrête à 2006 reste incomplète sur ce point.

Le 25 octobre 2007 (n° 06-19.524), la deuxième chambre civile applique la même rigueur à une victime déboutée de son action en responsabilité délictuelle après la relaxe pénale du prévenu. Elle juge que cette victime ne peut pas engager une seconde action, fondée cette fois sur la responsabilité contractuelle, pour réclamer réparation du même préjudice. Le principe posé en 2006 dépasse donc le cas très particulier du salaire différé. Il vaut pour toute demande indemnitaire, quel que soit le fondement civil invoqué.

Le 11 avril 2019 (n° 17-31.785), la deuxième chambre civile précise le moment exact où l'obligation de concentration s'impose. Il faut invoquer le moyen avant que le juge ne se prononce sur la demande, à quelque degré de juridiction que ce soit, et non plus seulement avant la fin de l'instance. Ce moment limite, plus tôt que ce qu'on aurait pu croire, resserre encore la contrainte pesant sur le plaideur et sur son avocat.

Le 26 mai 2011 (n° 10-16.735), la deuxième chambre civile pose une limite importante à Cesareo, en refusant d'étendre la concentration des moyens à une concentration des demandes. Un plaideur doit invoquer tous les moyens de droit au soutien d'une même demande, mais rien ne l'oblige à former, dans la même instance, toutes les demandes qu'il pourrait fonder sur les mêmes faits. Il reste donc libre d'engager plus tard une action distincte, tant que son objet diffère réellement de celui déjà tranché.

La critique doctrinale

Une partie de la doctrine salue Cesareo comme une avancée nécessaire. Avant cet arrêt, un plaideur retors pouvait multiplier les procès sur un même litige, en changeant seulement d'argument juridique à chaque tentative, ce qui engorgeait les juridictions et maintenait l'adversaire dans une insécurité permanente. En imposant une seule instance pour un seul litige, la Cour de cassation renforce l'autorité du jugement et l'efficacité de la justice civile.

Une autre partie de la doctrine reste plus sévère. La critique la plus reprise porte sur ce qu'on peut appeler une obligation d'infaillibilité imposée à l'avocat dès le premier procès. Il doit imaginer, dès le dépôt de ses conclusions, tous les moyens de droit susceptibles de fonder la demande de son client, sous peine de priver son client de toute chance ultérieure, même si l'oubli tient à une simple négligence et non à un choix stratégique. Cette exigence a en plus un effet inverse à celui recherché. Plutôt que d'alléger la charge des juridictions, elle pousse les avocats à multiplier les moyens par prudence, y compris les plus fragiles, ce qui alourdit les mémoires au lieu de les simplifier. La crainte la plus sérieuse portait sur une extension possible de cette rigueur à la concentration des demandes, qui aurait fait courir un vrai risque au droit d'accès au juge. L'arrêt du 26 mai 2011 a en grande partie apaisé cette crainte, en refusant explicitement cette extension.

Comment utiliser l'arrêt Cesareo dans une copie

Dans une dissertation sur l'autorité de la chose jugée ou sur les grands principes directeurs du procès civil, tu dois citer Cesareo dès que le sujet touche à l'identité de cause ou à la loyauté procédurale. Tu poses d'abord la règle ancienne, plus souple. Tu expliques ensuite le revirement de 2006, puis tu montres comment les arrêts de 2007, 2011 et 2019 l'ont précisé et encadré. Pour la méthode complète de cet exercice, regarde ma page sur la dissertation juridique.

Dans un cas pratique de procédure civile, la difficulté classique consiste à identifier si un plaideur a le droit de revenir devant le juge. Vérifie d'abord la triple identité de parties, d'objet et de cause exigée par l'article 1355 du Code civil, puis demande-toi si le nouveau fondement invoqué était déjà disponible lors du premier procès. S'il l'était, l'autorité de la chose jugée s'oppose à la nouvelle demande, conformément à Cesareo. Pour la méthode détaillée, va voir ma page sur le cas pratique.

Dans un commentaire d'arrêt, si tu commentes Cesareo lui-même, mets en valeur la tension entre la lettre de l'ancien article 1351 du Code civil, qui exigeait une identité de cause, et l'interprétation extensive qu'en donne la Cour, qui absorbe dans cette même cause tous les moyens juridiques disponibles. Cette nuance distingue une copie moyenne d'une copie qui décroche la mention. Pour la méthode complète, regarde ma page sur la fiche d'arrêt, l'étape qui précède toujours le commentaire rédigé, et ma fiche complète sur l'autorité de la chose jugée, qui reprend l'article 1355 du Code civil dans son ensemble.

Les erreurs à éviter avec l'arrêt Cesareo

  • Confondre la formation de jugement. Cesareo est rendu par l'Assemblée plénière de la Cour de cassation, et non par une chambre mixte ni par la seule deuxième chambre civile. Cette précision compte dans une copie.
  • Confondre concentration des moyens et concentration des demandes. La première oblige à présenter tous les arguments juridiques au soutien d'une même demande. La seconde, qui obligerait à former toutes les demandes possibles fondées sur les mêmes faits, a été expressément écartée par l'arrêt du 26 mai 2011.
  • Oublier la triple identité de l'article 1355 du Code civil. Cesareo exige toujours de vérifier l'identité de parties et d'objet. Il précise seulement l'identité de cause. Sans identité de parties ou d'objet, l'autorité de la chose jugée ne joue pas, quel que soit le moyen invoqué.
  • Croire que le principe date de 2006 dans son état final. L'arrêt du 11 avril 2019 a resserré le moment limite pour invoquer un moyen, désormais fixé avant que le juge ne se prononce sur la demande, à quelque degré de juridiction que ce soit, et non plus seulement pendant l'instance.

Questions fréquentes

Que dit l'arrêt Cesareo en une phrase ?
Le demandeur doit présenter, dès la première instance et avant qu'il soit statué sur sa demande, tous les moyens de droit susceptibles de la fonder. S'il en garde un de côté et tente un second procès sur ce fondement, entre les mêmes parties et pour le même objet, l'autorité de la chose jugée s'y oppose.
L'arrêt Cesareo est-il toujours d'actualité ?
Oui, et la jurisprudence l'a même précisé depuis. Un arrêt du 11 avril 2019 impose de présenter tous les moyens avant qu'il soit statué sur la demande, quel que soit le degré de juridiction, ce qui resserre encore le moment limite fixé en 2006.
Comment citer l'arrêt Cesareo en copie ?
Cite l'Assemblée plénière de la Cour de cassation, 7 juillet 2006, n° 04-10.672, publié au Bulletin. Attention à la formation. C'est l'Assemblée plénière et non une chambre mixte, une confusion fréquente en copie.
Quelle différence entre concentration des moyens et concentration des demandes ?
La concentration des moyens oblige à présenter tous les arguments juridiques au soutien d'une même demande dès la première instance. La concentration des demandes obligerait en plus à former toutes les demandes possibles fondées sur les mêmes faits. La Cour de cassation a refusé cette extension par un arrêt du 26 mai 2011. Un plaideur reste donc libre de former une demande distincte dans une instance séparée, tant que son objet diffère de la première.
Peut-on changer de fondement civil, du délictuel au contractuel, pour le même préjudice ?
Non. Un arrêt du 25 octobre 2007 applique la même rigueur que Cesareo à une victime déboutée de son action en responsabilité délictuelle, qui tentait ensuite une seconde action fondée sur la responsabilité contractuelle pour réclamer réparation du même préjudice.
Julien, professeur de droit

Julien

Professeur de droit · Master II Panthéon-Assas

Major puis vice-major de promo, #1 prof de droit sur Superprof avec 162 avis 5/5. J'aide les étudiants en droit à passer de la moyenne à la mention avec une méthode claire. Sur TrajectoireDroit, je mets à disposition mes fiches complètes, mes majeures préparées et mes cours particuliers.

La procédure civile va bien au-delà de Cesareo.

Mon article complet sur l'autorité de la chose jugée reprend l'article 1355 du Code civil, la triple identité, et tous les grands arrêts qui l'entourent, expliqués simplement et prêts à servir en commentaire comme en cas pratique.

Voir l'article sur l'autorité de la chose jugée

← Revenir au blog